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Loi EGalim : la valeur du travail

Mis à jour : mars 29

Partir des coûts de production et moins de l'offre du marché, voici ce qu'annonce la philosophie de la loi EGalim. Une petite révolution pour les consommateurs, les intermédiaires, et surtout beaucoup de producteurs dont le travail n'est pas récompensé à sa juste valeur. Alors loi EGalim, remède magique ?

Dessin Chloé Vichard pour Carte Blanche


On n'a pas idée de comment fonctionne l'économie. Chou ? Beurre ? Biscuits ? Les prix sont à peu près les mêmes partout, puisque s'ils étaient trop élevés ici, on irait dépenser là. C'est la logique même de l'offre de marché et du "benchmarking". Bien sûr, il y a des tendances de prix différentes selon les magasins de centre-ville, l'épicerie familiale, les grandes surfaces ou le discount. On compare les prix d'une enseigne à l'autre, on s'attarde sur les promos (qu'on retrouve parfois, fait étonnant, d'une enseigne à une autre). Même si les magasins tentent de se démarquer entre eux, par la publicité, la taille du parking ou la couleur du logo, globalement la fourchette des prix a partout sa cohérence : celle qui nous permet de nous approvisionner sans trop de surprise au passage en caisse.

Industriels, artisanaux, labellisés, emballages au design flatteur qui compensent la médiocrité : il y a aussi des différences de prix entre produits a priori équivalents. Tout le monde est au courant de ces règles du jeu. Mais en amont, qui décide des prix ?


Ce dont on a peut-être moins conscience, c'est la valeur réelle du produit qu'on achète. On oublie parfois que quand on achète un chou, on n'achète pas un chou : on n'achète rien d'autre que du travail.

En lui-même, le chou n'a aucune valeur, il n'a pas cette prétention. Il pousse, tranquille, fait tomber ses graines pour faire des petits, ou attend sagement sur un étal de se faire dévorer sauvagement... et puis c'est tout. Un chou est semblable à un autre chou, comme tous les enfants du Petit Prince. Tout ce qui fait sa valeur, c'est l'organisation humaine du travail dans son inexorable aventure du champ à l'assiette. Et c'est là que ça se complique.

Chou planté au large en plein champ ? Chou bio du producteur du coin, chou vagabond ? Multinationale du chou ? Chaque système de production a ses coûts propres. Évidemment, le producteur en vente directe s'organise de manière assez simple ; il n'a pas à supporter les charges d'une grande infrastructure, qui elle, va lisser ses coûts sur un volume de vente incomparablement plus important. Sur le papier, tout le monde s'y retrouve. De même, un agriculteur ne devrait pas avoir à ne compter que sur son volume de production pour espérer en tirer un bénéfice... Puisque les journées ne durent que 24h, et qu'en fonction des aléas climatiques, une fois qu'il aura produit tout ce qu'il aura pu avec sa force de travail, à lui d'estimer le prix suffisant qu'il demandera de sa production, histoire de ne pas avoir travaillé à pertes. Sauf qu'il y a belle lurette qu'il n'est plus tout seul à décider.


Encore une fois, qui décide des prix ? Pour absorber les coûts énormes créés par son système d'organisation, en publicité, bâtiment, force de travail et dividendes, le secteur industriel (agroalimentaire, semenciers, chimie) et de la grande distribution a multiplié les interdépendances avec les producteurs, avec la promesse d'une production clé en main suivie d'un débouché commercial à très grande échelle. Tentant au premier abord, le système a ses limites : à augmenter sans cesse la production pour en faire baisser le prix, on épuise les ressources et les Hommes (avez-vous vu le film "Au nom de la terre" d'Edouard Bergeon ?). Endettement, diminution des revenus : la course aux volumes implique pour les agriculteurs une logique inextricable. Ce que nous pensons être une suffisance alimentaire à prix abordable, est avant tout une incitation à la consommation, avec tout le gaspillage que nous savons. Pour à la fin, payer d'une main en subventions le soutien aux producteurs, ce que nous avions économisé de l'autre en produits à bas coût. On a tous entendu les anciens raconter le lait qu'ils allaient chercher, à pied, chez le paysan, et qu'ils ramenaient dans le pot en alu. Notre organisation a-t-elle tant changé que nous ne puissions plus l'imaginer aujourd'hui, au moins dans les villages ?

À l'heure de l'épidémie de coronavirus à laquelle ces lignes sont écrites, on ne peut qu'espérer la relocalisation des productions, pour sécuriser les approvisionnements, raccourcir les chaînes de distribution (moins de kilomètres, moins d'intermédiaires), raffermir les liens à échelle locale. Que chacun puisse vivre dignement de son travail, et avoir accès à une alimentation de qualité.


C'est précisément ce que tend à rappeler la loi EGalim "pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous". Une loi laissée en héritage des assises de l'alimentation de 2019 initiée par Nicolas Hulot, "première étape vers une démocratie alimentaire". Répartition de la valeur pour une rémunération plus juste, réduction des pesticides, bien-être animal, produits durables à la cantine, réduction des plastiques... Sur un sujet aussi essentiel que l'alimentation (bien plus qu'un sujet vital pour certains, presqu'une religion : j'en sais quelque chose !), il est facile de voir tous les bénéfices immédiats et à long terme qui cette fois, profiteront à tous. C'est un levier évident pour une transition environnementale et sociale durable.


Alors, on tient le bon bout ? Pour l'instant en tout cas, la philosophie de la loi EGalim semble concentrer résolument tous les efforts vers un système plus juste. L'application de la loi s'étale de 2019 jusqu'à 2028 pour certaines de ses dispositions, et quelques-unes seront appliquées à titre expériemental (comme le menu végétarien hebdomadaire en restauration collective sur 2 ans, ou le relèvement du plafond de vente à pertes). La valeur d'un produit, c'est bien la valeur du travail. Les politiques publiques accompagnent ce qui ressemble à une prise de conscience générale. Espérons que d'ici là, les agriculteurs sauront s'entendre pour affirmer collectivement leur droit à vivre dignement de leur travail, et que les ambitions ne seront pas revues à la baisse. Et même, rêvons un peu, à la hausse !

Romain

Loi EGalim - site du Ministère de l'Agriculture :

https://agriculture.gouv.fr/egalim-ce-que-contient-la-loi-agriculture-et-alimentation

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